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Une chanson d’amour

Installées sur le marchepied du trottoir. Jambes écartées. Indécentes. Sur leurs lèvres, un sourire malicieux. Elles lèchent systématiquement leurs doigts. Depuis le sommet, compter les phalanges. Une succession de corps; rue déserte. Robes au motif écossais; il s’aligne au vent. Clignent des yeux. Elles respirent en silence. Éblouies. Poudre. Brise ou accélération. Leurs dessous rencontrent l’oeil des passants. Coton qui se détache du ciel, devient mouton puis traînée. Elles dévisagent le haut des immeubles. Leurs sandales de Jésuites claquent; frappent leurs talons. Chevilles maladroites se froissent et s’élèvent. L’asphalte chaud les retient à la terre. Leurs cuisses tremblent dans leur envol: un pas après l’autre. Avancer un sourire dans les yeux. Des pupilles qui brillent de tristesse. Sans se mouvoir. Sans être; sembler.
Installées sur le marchepied d’un trottoir. Jambes écartées. Immobiles. - J’ai faim. - Il y a encore des fruits. - Tu crois qu’il viendra? - Où? - Ce soir. - Je ne sais pas. - Tu crois qu’il viendra? - Je ne pense pas. - J’ai faim. - J’ai peur d’être seule. - Mange! - Y’a encore à boire? - Je mettrai ma robe en soie. - J’ai de nouvelles chaussures. - Non, le vin est fini. - Là-bas, une fontaine, - Goût, - charme. - Tu crois qu’il viendra? - Oui, en retard. - Non, ce soir. - Donne-moi une cigarette. - Je serai ivre. - J’ai du tabac. - J’ai envie de vomir. - J’ai mal aux pieds. - Écarte les jambes. - Tu crois qu’il viendra? - J’ai rencontré quelqu’un (un homme, peut-être). Concrétisé (sexe, amour, sexe - sans amour -). Situation anodine, devenue réplique d’une tragédie (réplique d’une passion; mais le coeur n’y est pas). Tragédie du néant. Une juxtaposition de mots (parole, chant, cri). Je le connaissais mal; par fragments. Depuis quelques jours, je peux recréer une chronologie puisqu’il me parle (jeu d’adulte) raconte ses rancoeurs (plainte d’adulte). Rapport aux autres. Sa voix crie la haine du regard qu’on pose sur lui (une juxtaposition de mots). Je me retrouve au centre de chaque phrase, je suis autre puisque pas lui. La conversation donne un statut particulier. Privilège de devenir une frontière entre l’être et la béquille. (Je veux être homme.) Il cherche à prouver qu’il existe depuis longtemps déjà (sans moi - pas encore avec moi; je suis unique, je pleure, je déchire, je vomis). Utiliser l’autre, chercher sa pitié en la dénonçant (j’ai pitié de moi; je ris), agir pour qu’un avenir lui succède. Il veut des enfants pour qu’il y ait quelque chose après lui. Et sait qu’il ne connaît pas encore la mère. Une relation qui n’existe pas, où un jeu d’adulte est instauré. Utiliser des mots savants mais je ne sais toujours pas ce qu’est l’amour. Parler de choses inexistantes pour forcer l’autre de s’y projeter (je suis ailleurs). J’ai peur, car je vois la fin avant de mentionner un commencement. Pourtant, je m’amuse bien; il s’amuse bien (peut-être); il est. Je tremble, puisqu’il n’y a pas matière à penser, à raisonner (tragédie du néant). Installées sur le marchepied du trottoir. Jambes écartées. L’une fume une cigarette, l’autre l’écrase sur le sol. La troisième est la première et les suivantes sont pensives. L’une se confesse, les autres observent. - Si on allait boire un café? - Il reste un peu de vin. - J’ai mal aux pieds. - J’ai froid. - Il y a encore des fruits. - Tu trembles? - Je veux de l’eau. Des mains. Elles cherchent sur le sol ce qu’elles auraient pu perdre. - J’ai rencontré quelqu’un. - Il ne viendra pas.

Installées sur le marchepied d’un trottoir. Elles ne savent pas où elles sont. Jambes écartées. Lèvres serrées. La nuit a été trop courte. Elles mordillent leur pouce. Le soleil dans le dos. Elles observent la ville. La troisième allume une cigarette. La deuxième a une cloque derrière la cheville. Elle vient d’acheter un paquet. Les autres ont croisé leurs jambes. Elle aurait dû en prendre deux. La cinquième est inconsciente. Souffle court.

Marché couvert, un alignement de dos, une constellation. Tissus rouge, taches bleues, jaunes. L’échancrure ne laisse apparaître que des paires d’omoplates. Leurs coudes reposent sur des hanches que les passants devinent. A l’extrémité de la rangée, la dernière (la première) s’est retournée. Elle baisse les yeux. Par pudeur. Les mains croisées derrière son crâne. Pour mieux apprécier son café. Sa voisine lui verse un verre d’eau sur sa nuque. Elle rétracte ses mains et lèche systématiquement ses doigts. Depuis le sommet, compter les phalanges. Scène absurde; personne n’a vu le début. Un poissonnier. Parallèlement au comptoir. Il siffle; un arrosoir à la main. Elle regarde le marchand d’oranges. Pupilles qui brillent. Tristesses. Poignets sciés par un sac en plastique; elle range ses oignons dans son balluchon. Jambes trop courtes; ses pieds cherchent le sol. Ses chevilles craquent, elle frappe ses talons l’un contre l’autre. Nerveuse. A l’ombre. Elle sourit. Elle soupire. Elles oublient leur présence; elles cherchent le regard des passants. Silhouettes sans forme. Leurs yeux se perdent dans la foule des ménagères. Hommes d’affaires. - J’ai peur - de mourir - de dormir - de vivre. - Il ne viendra pas. - Qui? - Je ne le reconnaîtrais plus. - Il était blond, je crois. - Blanc. - Je ne l’ai pas pris en photo. - Il reste encore des fruits? - Du jus. - Des pépins. - J’ai sommeil. Installées sur le marchepied du trottoir. Jambes écartées. Heure sans ombre. Une rue. Lucidité. Ivresse (du café). Les fruits ont fermenté. Elles ont fui. La bouteille n’est pas tout à fait vide. - Tu crois qu’il sera là? - J’ai oublié son nom. - Je sais où il travaille - Nous le croiserons par hasard - quand? - J’ai rencontré quelqu’un (un homme, peut-être). Sans sexe, sans amour. Situation anodine, (on m’offre des baisers, je reste froide). Tragédie d’une éducation. Une juxtaposition de mots (parole, sans mélodie, sans passion). Je ne le connais pas: je pense à sa femme. Elle est belle, je ne l’ai jamais vue, son regard déborde de tristesse. Son fils a sept ans, je l’écoute; il joue à la marelle, maintenant il dort, c’est normal. Sans juger, je l’écoute (pas). Le temps avance, dans une forêt, dans une voiture, dans le noir, à l’arrêt. Ses yeux brillent de bons sentiments. Ses pupilles dilatent la pitié. Il me montre comment je devrais être: il n’a plus l’amour, il n’a plus le sexe, il n’a rien, il cherche (la première proie est unique). Je me retrouve au centre de chaque phrase (tu), puisque je suis seule ici (deux êtres; je suis absente). Animal, rut, sans sexe, sans amour. C’est un homme de bonne éducation. C’est un homme quand même. On lui a appris à respecter les femmes, je suis son fils. Ma peau est neuve, mes cernes ne sont que futilités. La conversation donne un statut particulier. Le privilège de paraître (je veux être homme). Il m’a dit tu es un génie, tu y arriveras, tu seras. Il a déjà perdu toutes ses illusions. Je crois qu’il bande. Je ne vois rien. Obscurité de nos consciences. Il crie une paternité charnelle. Trop vieille pour être fils, trop jeune pour exister; il ne m’intéresse pas (je pense à moi; je désire).

Minuit. Le train entre en gare. Elle ne l’a pas entendu, elle embrassait un souvenir. Elles dansaient. Fredonnait une mélodie, elles riaient dans le lit matrimonial. Elle dévisageait le portrait sur la cheminée. Comparaient leurs corps dans le miroir. Elle se balançait dans le hamac. Nues. La chair de poule sur les extrémités de leurs seins, les bras entreposés pudiquement entre leurs cuisses. Jambes écartées. Installées sur le seuil du balcon. Quintette. - Il m’a prise. Elles observent les hommes en bleus oranges qui séparent les wagons pour constituer de nouvelles destinations. Elles rêvent d’une première classe. - Rentrer à la maison - une croisière - un marin - un militaire - un avenir. - Un jour, je rencontrerai quelqu’un, pour que je puisse penser à lui. - Il sera beau, unique. - Il me déchirera, il me fera pleurer, vomir. Installées sur le marchepied d’un trottoir organisé. Jambes écartées. Par terre, sur la terrasse. Personne n’est là pour les dévisager. La première baille, la seconde, la troisième et les suivantes ne sont pas là. - Sur du carrelage, contre un mur. Minuit, le train est en retard. Elles ont fermé la fenêtre (pour ne pas être réveillées). - Et s’il arrivait maintenant? - Il ne viendra pas. - Il ne vient pas. Minuit trois; cinq dans le lit matrimonial. L’horloge s’est arrêtée. Je suis encore là.

Installée sur le marchepied du trottoir. Jambes écartées. La seconde saute sur les pavés, la troisième perd patience (je joue à la marelle), la suivante a disparu, une assise. Jambes écartées. Attendent. Se font oublier. La première vomit, la seconde pleure, la troisième écarte les jambes et les suivantes sont rentrées se coucher. La lune est pleine, ce soir. Personne ne parle d’insomnie, il n’est pas venu. Elles ne sont pas allées au rendez-vous. Silence. La première sourit, la quatrième la tient par les épaules, la seconde s’est cachée derrière le pilier. Les suivantes sont accoudées à la fenêtre. L’aube apparaît derrière les vitres. Il n’y a personne dans la rue. Le réveil n’a pas encore sonné, elles dorment toujours.
Installées sur le capot d’une voiture. Jambes repliées. Menton dans les paumes, coudes posés sur leurs cuisses. - Je l’ai vu. - Je ne le trouve pas. - Cachée - voyeur - un pilier me protégeait - il avançait - il reculait - Je me sens seule. - Il m’a offert des fleurs, - invité au restaurant. - Hôtel quatre étoiles; - une bougie, - du champagne. - Il me dévisage. - Observe chaque angle mort. - Chercher. - Je l’ai vu. - Je le vois. - Il est venu vers moi. - Quand? - J’ai rencontré quelqu’un (un être humain). Il m’a demandé mes services, tendre un pouce. Je suis femelle, je suis pâle. Mes seins rencontrent les phares des automobiles. Elles s’arrêtent parfois. Pour lui, jamais. Il a mon âge, ses yeux brillent de tendresse, mais c’est moi qu’on doit voir. Je suis unique. Il se cache sous un arbre, je suis un ange. Je m’en fous, je veux aussi rentrer à la maison. Je ne le reverrai jamais, et même, reconnaîtrait-il mon visage (le sien)? Histoire d’un quotidien amélioré. Il m’a dit, on fume une cigarette et après on fait l’amour; je lui ai répondu oui d’accord, sans savoir ce que je voulais. L’occasion de ne plus me taire. Installée sur le marchepied d’un trottoir. Elles ont fermé leurs yeux. Cinq corps. Ames. J’ai faim. J’ai mangé tous les fruits. Je veux quelque chose de fade, sans consistance; oublier mon palais. Mes lèvres. J’ai froid, ma transpiration se liquéfie entre mes cuisses, mon abdomen se contracte. Je crois que je lui téléphonerai. Sur le marchepied d’un trottoir, croiser les jambes pour protéger une virginité. Jambes écartées. Les mains sur les reins. Image. Je roule une cigarette, je crache sur le sol. Je suis autre. Je me confesse, j’observe. Il m’a dit, je crois que je ne t’aime pas. Je lui ai répondu tant mieux. Il a ajouté, pas encore. Tu crois qu’il est là? Pourtant, il n’existe plus (j’ai eu le sexe, la sodomie. Je sens mes entrailles).

Installées sur le marchepied d’un trottoir. Il pleut. L’eau coule sur leurs mollets. Plus personne ne les regarde. Ni les désire. Je les imagine. J’ai froid. Rencontrer un homme. Maintenant. Quelqu’un de tendre. Quelqu’un qui me protège. Personne ne les dévisage. Installées sur le marchepied d’un trottoir. Jambes écartées. Succession. Leurs vêtements suivent les lignes de leurs corps. Démasquent l’inavouable. Personne n’est là. - J’ai peur. - C’est beau - c’est bon. - J’aimerais tant qu’on me dépose sur un lit. - Je me sens si seule. - Une main contre mes côtes. - Un abdomen sur le coeur. - Un sexe dans l’esprit. - Une parole contre mes lèvres. - Ivresse - Action. - Sexe. - Sans amour - amour maintenant. - Demain, je serai seule. - Je ne veux pas de mots, seulement des marques, pour que je puisse voir ce qui a été - souffrir à la fleur de mon cou. Installées sur le marchepied du trottoir. Il suffoque d’avoir déjà fumé son premier paquet. Dix heures trois, nous buvons notre café. Mentalement, organiser notre journée. Je serai seule, heureuse(ment). Je pourrais lire mon journal, boire jusqu’à ne plus me souvenir. Cinq minutes, sept minutes, adieu. J’ai rencontré quelqu’un. J’ai peur de lui, c’est pour cela que je le prends par la main, je le désire. Je le crains, parce qu’il ressemble à celle que je n’ose avouer. Je dépends de lui, pour éviter la réciproque (je suis seule, je m’invente). Tu crois qu’il viendra? Où? Demain. L’appelleras-tu? Si je suis seule, ce soir. Il m’a décrite son épouse. Elle aura trente ans au moins. Ils auront des enfants, puisqu’il en désire. Elle ne sera pas trop âgée. Adulte (pas). Ce ne sera moi.

Installées sur le marchepied d’un trottoir, jambes écartées. Indécentes. Pupilles dilatées. Elles fument. Elles ont faim. Elles ont bu. Respiration sans souffle. Leurs cuisses se rencontrent. Elles observent leurs mains. Toux nerveuse. Elles fredonnent une mélodie. - J’ai rencontré quelqu’un. - Ce n’est pas le premier. - Deux ne se sont jamais présentés ensemble à ma porte. - Le premier travaille, me laisse son corps pour la nuit. - Le second voudrait me voir chaque heure. - Il veut m’offrir des fleurs. - J’ai horreur des roses. - Il m’a posé un tournesol dans les mains. - Je n’ai pas de vase. - Sa tige est trop lourde pour mon verre à dent. - Quand je suis rentrée, j’ai cueilli un débris de verre sous la plante de mon pied. - Alors, j’ai pensé à lui. - Un instant. - Il aurait pu s’agir d’un autre. - Plus beau. - Lorsqu’il est à mes côtés, je; - seulement lorsque je suis seule (parfois). - Le troisième est jaloux de ceux que je ne touche pas. - Naïf d’une vie (mienne). - C’est normal. - Si je pense au premier c’est pour me donner, - si je pense au second, c’est par provocation. - Il n’aime pas lorsque je me tais. - Je n’ai rien à dire (j’économise mes propos). - Je ne le cite pas, mon héros n’est que fiction. - Tu m’inspires, - ton sexe me donne des idées. - J’ai rencontré quelqu’un. - Murs blancs - lumière jaune - murs sales. - Accoudée au bar, - elle est ivre. - Il rentre aujourd’hui. - Deux mois que je ne l’ai pas vu. - Je crois que j’ai envie de lui. - Voir si je (le) désire encore. - S’il me dégoûte. - J’attends qu’il m’appelle. - Elle veut me revoir. - J’irai. - Il n’est pas là. - Je pense à elle. – Pas de premier. - Le second est revenu. - Le troisième patiente dans les bras de son épouse. - Le quatrième m’idéalise. - Le cinquième est parti. - Tu est unique.                                                                                                                                                                                                                            
Jeanne Quattropani, 2003









dessin: Albertine
pour L'Hebdo du 12.02.2004